Dans ma longue vie, j'ai vécu de drôles d'histoires. Toutes plus surprenantes les unes que les autres. Néanmoins, si je devais n'en citer qu'une pour commencer, ce serait celle qu'il m'a été donné d'entendre lors de ma vingt-troisième année. Je n'étais alors qu'un jeune homme sans grand intérêt, hormis peut-être le fait que malgré mon âge, j'étais resté un grand rêveur, au grand damne de mes parents, je puis vous l'assurer.
Ce jour-là, tandis que je discutais avec une amie, je reçus une lettre pour le moins étrange. En effet, cette lettre provenait d'une personne qui m'était quasiment étrangère. Elle fut par le passé, et ceci pour une très courte période de ma vie, notre voisin lorsque nous venions d'emménager – mes parents et moi – dans une nouvelle ville.
Dans mes souvenirs, cet homme déjà âgé vivait seul, sa femme étant morte depuis de nombreuses années, me semble-t-il. Il s'agissait de quelqu'un de calme et de particulièrement sympathique bien que de son regard émanait une tristesse intarissable qui faisait peine à voir. Étrangement, bien qu'il fût relativement distant avec tout le voisinage (je ne me souviens pas l'avoir vu discuter avec les autres), il n'en était pas de même avec moi.
Il nous arriva à diverses occasions de converser ensemble, généralement lorsque j'étais seul chez moi. Il m'invitait alors à prendre une boisson chaude chez lui pour attendre le retour de mes parents. Je me souviens l'avoir vu dans ces rares moments, enchanté par ma passion des histoires et des légendes chevaleresques.
Pour moi, à cette époque où je ne devais pas avoir plus de neuf ans, le Moyen-âge était une période fabuleuse de notre histoire, où de fiers et braves chevaliers s'en allaient combattre avec courage des ennemis de tout genre, qu'ils soient réels ou imaginaires, et cela, en étant prêts à sacrifier leurs vies pour défendre leur cause et protéger ceux qu'ils aimaient.
Cette idéologie marqua fortement ma vie et anima de nombreuses discussions entre lui et moi. Pourtant, à part ces rares instants de complicité, je n'eus pas réellement l'occasion de faire sa connaissance. Il dû déménager trois mois environ après notre installation. Par la suite, je n'ai plus jamais eu de nouvelles de lui. C'est pour cette raison que cette lettre et son contenu suscita en moi une surprise totale et inattendue qui me lassa perplexe durant plusieurs jours.
En effet, dans cette lettre, il m'informait de manière plus ou moins urgente que je devais le rejoindre incessamment dans un coin reculé, en montagne, sur un plateau en plein milieu d'une immense forêt. Il désirait me révéler quelque chose qui – selon lui – était extrêmement important à ses yeux.
Pour sûr, l'idée me parut -au départ- saugrenue. Pourquoi me révéler à moi quelque chose qu'il considérait comme important ? Moi qu'il n'avait connu que brièvement lors d'une brève période de sa longue vie. Toutefois, sans réellement savoir pourquoi. Peut-être par simple curiosité ? Je me suis néanmoins décidé à y aller.
C'est ainsi que je me suis retrouvé en plein mois d'Hiver au beau milieu d'une forêt enneigée, à tenter de trouver en vain la maison qu'il ne m'avait que vaguement indiqué tant bien que mal dans sa lettre.
Sans possibilité d'y aller autrement qu'à pied, je dus me frayer un passage dans l'épaisse neige qui tombait depuis plusieurs jours sans interruption. Bien plus que le froid mordant qui m'engourdissait, ce qui m'inquiétait à ce moment précis était de tourner en rond sans jamais trouver ce que je cherchais.
Lors de ma recherche, il me sembla entendre à plusieurs reprises des pas discrets fouler la neige autour de moi. Pourtant, à chaque fois que je m'arrêtais et tendais l'oreille, je ne discernais aucun son suspect, juste un léger vent et le craquement du bois sous la froidure de l'Hiver. Il y avait également de temps à autre, le glatissement d'un aigle survolant la forêt, certainement à la recherche de nourriture...
Alors que je pensais rebrousser chemin pour de bon, harassé et affamé par ma vaine recherche, j'entendis enfin une voix au loin qui m'appelait. Heureux d'avoir trouvé celui que je cherchais depuis plusieurs heures, je me suis précipité à sa rencontre.
En m'apercevant, il sembla ravi et m'invita sur le champ chez lui tout en me proposant une cape identique à celle qu'il portait. Je l'en remerciai chaleureusement et l'enfilai aussitôt pour me réchauffer un peu.
Après une longue demi-heure d'une marche soutenue où nous ne parlâmes quasiment pas hormis pour débiter quelques banalités, nous arrivâmes enfin devant une solide petite maison de bois à flanc de colline, la préservant du vent. Il m'incita sans tarder à prendre mes aises, puis me fit asseoir face à un bon repas qu'il avait mis à mijoter sur le feu de cheminée durant son absence.
Une fois rassasiés à satiété, il m'invita à m'asseoir dans de confortables sièges et me servit une boisson chaude. Je profitais alors du silence ambiant pour l'observer à ma guise. Bien que mes souvenirs fussent flous sur cet homme, je m'étonnais de ne pas le trouver changé après presque quatorze ans.
Il attendit avec patience que je termine ma boisson avant de prendre la parole. Il commença par m'avouer la raison pour laquelle il m'avait invité avec tant d'empressement.
Á partir de cet instant, j'ai pris la décision – délicate, mais je pense obligatoire – de vous retranscrire aussi fidèlement qu'il m'est possible le récit dont il me fit part, en espérant réussir à vous faire partager cette histoire aussi bien qu'il me l'a contée en ce temps...
* *
...
Votre boisson était à votre convenance ?
Bien.
Vous devez être exténué après votre marche par ce temps. Je ne me suis pas excusé de vous avoir fait venir si précipitamment, j'en suis désolé. Je me doute que ma requête ait été pour vous une surprise et je vous remercie d'y avoir prêté attention. Il est grand temps pour moi de partir vous savez.
Je ne voulais pas quitter ce monde sans vous avoir transmis une histoire vieille de plusieurs millénaires. Comprenez. Ce savoir est si précieux, je ne désire pas qu'il disparaisse avec moi. Je souhaiterai qu'un jour, vous le transmettiez à votre tour.
Je vous remercie. Je savais que je pouvais compter sur vous. Pour être franc, si vous aviez refusé, j'aurai perdu tout espoir...
Toutefois, avant de commencer, permettez-moi de vous prévenir. Vous risquez d'être surpris par ce que je vais vous conter.
Pourquoi est-ce à vous que j'aie décidé de léguer cette histoire ? Tout simplement parce que je vous ai longuement observé durant votre enfance. Je me souviens parfaitement de votre passion pour les histoires de chevalerie, d'épopées héroïques et de combats épiques. J'ai confiance en vous. Je suis sûr que vous respecterez mon souhait. Je dois vous l'avouer, je pense que vous êtes l'une des rares personnes à accepter de m'écouter jusqu'à la fin.
J'ai déjà essayé par le passé, voyez-vous. Mais à chaque fois, l'on m'a pris pour un vieux fou. Á l'heure actuelle, je n'ai toujours pas réussi à la raconter jusqu'à la fin. J'espère sincèrement que cela sera différent avec vous.
Comme je vous l'ai dit, l'heure de mon départ est proche...
Ne me flattez pas, je sais que je parais en pleine forme. Ce n'est qu'une illusion. Je sens bien en moi que je vais bientôt devoir m'en aller.
Mais n'en parlons plus, nous aurons d'autres sujets bien plus graves à aborder lors de mon récit, je puis vous l'assurer.
Acceptez-vous toujours de m'écouter malgré mes avertissements ?
Bien ! Dans ce cas, ne perdons plus de temps.
Avant de débuter mon récit, je dois vous expliquer une chose très importante. Le continent actuel tel que vous le connaissez n'a plus rien à voir avec ce qu'il fût naguère. Au commencement, il n'y avait qu'un seul et unique continent... Celui-ci était alors peuplé par différents peuples et créatures. J'entends par là des peuples comme les Nains, les Elfes et bien d'autres...
Attendez avant de réagir ainsi. Je me doutais que vous auriez du mal à me croire... Je sais que cela peut vous paraître étrange. Vous me prenez certainement déjà pour un vieux fou alors que je viens à peine de débuter mon récit.
Je vous assure que tout ce que je vais vous dire est réel, aussi difficile que cela soit à croire pour vous.
Non, ne partez pas ! Je vous prie, veuillez au moins m'écouter. Vous n'allez tout de même pas repartir aussi rapidement après avoir tant peiné pour venir jusqu'ici ? Restez et écoutez-moi. Vous pourrez ainsi par la suite juger par vous-même de la véracité de mon récit.
Je vous en prie.
Souvenez-vous de votre enfance. Vous avez cru par le passé à toutes ces histoires. Vous rêviez même d'être chevalier, n'est-ce pas ? Pourquoi serait-ce différent aujourd'hui ? N'y a-t-il pas des légendes de Dragons terrassés par de preux chevaliers ? De créatures effroyables telles que les Vampires ou les Loups-Garous ? Et bien d'autres encore. Qui vous dit que toutes ces histoires n'ont pas été bien réelles par le passé ? Qui vous dit que certaines d'entres elles n'ont pas encore lieu de nos jours, en silence ?
Je l'avoue, je pensais sincèrement que vous seriez la personne la mieux placée pour m'écouter et me croire. Étrangement, de tous ceux à qui j'ai voulu la transmettre, vous êtes celui qui réagit le plus mal...
Ou peut-être avez-vous peur ? Peur d'être déçu ?
Je ne vous retiens pas. Si vous désirez partir, vous le pouvez. Mais s'il reste en vous une once de rêve, écoutez-moi. Osez oublier tout ce que l'on vous a appris ! Laissez, ne serait-ce que pour ce soir, revivre votre âme d'enfant.
Vraiment ? Vous restez ? Je vous en suis très reconnaissant. Je vous promets que vous ne le regretterez pas. Croyez-moi !
Où en étais-je déjà ?... Ah oui, voilà.
Au sein de ce continent, il y avait de nombreux peuples qui aujourd'hui semblent avoir disparu.
Ils vivaient tous en paix... ou presque. En réalité, deux pays engendraient une menace perpétuelle pour l'ensemble du continent.
Le premier était un groupe de cinq îles se nommant alors Keltania, tout au nord du continent. Là, vivaient les Elfes Noirs. C'était un peuple guerrier haï de tous. La légende voulait que ce soit eux qui aient amenés le mal sur terre. Bien que celle-ci ne soit pas exacte, je dois néanmoins avouer que ce n'était pas tout à fait faux. Á l'époque de mon récit, ils étaient en guerre depuis plus de dix-neuf ans avec le Royaume Azurain, le plus grand et le plus puissant des six territoires tenus par les Hommes.
La deuxième menace était elle aussi une île, située au Sud-ouest du continent. Cette île incarnait à elle seule le mal absolu. Á côté, les Elfes Noirs paraissaient doux comme des agneaux...
Il s'agissait de l'Orgerac. Une guerre avait déjà eu lieu entre les Royaumes du continent et l'Orgerac par le passé. Cela avait été une guerre comment dire... Épouvantable ! Oui, épouvantable est le bon mot. Lors de ce conflit, le continent avait été mis à feu et à sang. Plusieurs Royaumes étaient tombés sous le joug de l'ennemi. Le continent entier serait tombé sous sa coupe si un Sorcier ne s'était pas sacrifié pour renverser le cours des évènements. Car voyez-vous, il avait établi une protection magique infranchissable à partir du fleuve Seinadour, coupant de ce fait le continent en deux. L'ennemi ne pouvant plus passer ni par terre, ni par mer, dû se résigner à cesser l'assaut. Pendant ce temps, les Royaumes encore libres en profitèrent pour se réunir et se réorganiser avant de contre-attaquer et de vaincre les armées adverses, libérant ainsi le reste du continent de leur emprise.
Mais je m'égare, je ne vous en dis pas plus. Cela sera expliqué en temps utile...
Ce qu'il faut que vous sachiez avant tout, c'est que cette histoire parle d'hommes et de femmes, de tout peuple confondu. Certains honnêtes et d'autres moins. Mais beaucoup d'entres eux n'hésitèrent pas à se sacrifier pour tenter de ramener la paix.
Je vous demanderai donc maintenant d'écouter jusqu'au bout ce que je vais vous raconter, afin de respecter leurs mémoires.
Je vous demande de me le promettre.
Bien ! Voici donc leurs histoires :
Tout commença lors d'un massacre commis par les Keltans...




