Elle réfléchissait paniquée à ce qu'elle allait faire. Elle s'était promise de tout lui dire, mais maintenant, elle hésitait. Elle regarda Enguerrand, son c½ur battant de nouveau la chamade. Sans le remarquer, elle reprit sa mèche de cheveux, et l'entortilla autour de son index.
Tous les évènements des derniers jours lui revinrent à l'esprit.
Pendant quelques jours, elle avait eu l'impression d'être une Elfe normale avec un ami. Maintenant, si elle continuait, si elle lui disait tout, elle risquait de tout perdre. Comment avait-elle pu s'habituer à ça si rapidement ? Elle ferma les yeux pour s'empêcher de pleurer mais quelques larmes réussirent cependant à s'échapper de sous ses paupières, alors elle détourna la tête.
Elle tremblait légèrement sous l'appréhension mais elle reporta son regard sur le sol résignée.
Enguerrand regardait inquiet. La salle où ils se trouvaient semblait se distordre dans tous les sens. Les couleurs et les objets se mélangeant entre eux. Alors qu'il allait le dire à Cyliana, l'image s'effaça et apparut rapidement une scène qui le stupéfia.
Ils se trouvaient à présent sur une place de village, Keltan vraisemblablement. De nombreux soldats étaient présents, ainsi qu'une longue file de prisonniers enchaînés. Sur une estrade au centre de la place, se trouvaient trois Ombres Ardentes. Elles semblaient terrorisées. A leurs pieds, se trouvaient plusieurs cadavres, le visage figé d'horreur.
De nouveaux condamnés montaient sur l'estrade, un pour chaque Ombre Ardente.
Entre les condamnés et les Ombres Ardentes, Enguerrand n'aurait su dire lesquelles des deux étaient le plus horrifiées.
Deux des Ombres Ardentes, à peine les condamnés face à elles, tendirent leurs mains, paumes en avant et les posèrent sur la poitrine des hommes. Il y eut un bruit sourd puis plus rien. Les condamnés tombèrent sur le sol sans un cri, alors que les Ombres Ardentes, au contraire, criaient de douleur et de désespoir. Quand elles réussirent à se calmer, elles firent un signe négatif à une sorte de juge qui regardait la scène imperturbable.
La troisième n'avait toujours pas esquissé le moindre geste, elle était tétanisée. Un soldat s'approcha et lui donna un violent coup dans le dos, lui ordonnant d'exécuter le détenu sans plus tarder. Elle regarda ses S½urs qui l'encouragèrent d'un regard, puis elle tendit une main et ferma les yeux avant de l'exécuter.
- En plus de protéger et former le Gardien du Pendentif, commença Cyliana placée à ses côtés, plusieurs fonctions nous ont été rajoutées de force... cela à cause des pouvoirs dont nous avons hérités et qui étaient censés nous aider dans notre mission...
Cyliana reposa son regard sur le spectacle morbide qui se déroulait devant leurs yeux. Elle tremblait de rage face à ce spectacle. Elle arrivait de justesse à retenir ses larmes. D'horrible souvenir lui revenant à l'esprit.
- La première fonction que l'on nous a rajouté, continua-t-elle, date de la guerre qui a fait rage entre les différents Clans de mon pays. Elle a commencé peu après la fin de la première guerre contre le Royaume Azurain. Nous venions de perdre notre Roi, tué lors des combats, et nous étions une nouvelle fois chassés de nos terres... (Cyliana baissa la tête et ferma les yeux essayant de se contrôler.) La guerre a éclaté entre les Clans pour savoir qui prendrait la succession du Roi.
» Au bout de plusieurs siècles de combats acharnés, il y avait tellement d'espions et de trahisons dans chaque clan, que Aldward, Roi du clan des Loups, clan où notre Ordre est implanté, a décidé de nous utiliser pour démasquer les traîtres...
» On peut, comme tu le sais, ressentir les émotions de ceux qui nous entourent, et donc deviner dans une certaine mesure leurs intentions. Mais pas seulement. (Elle rouvrit les yeux et s'approcha de l'estrade afin de s'éloigner d'Enguerrand.) Nous pouvons également connaître tout d'un ennemi. De son enfance, à ses secrets les mieux gardés... Mais pour cela, nous sommes obligés de le tuer... Lorsque nous le touchons avec notre pouvoir, il meurt instantanément et tous ses souvenirs nous appartiennent...
Cyliana s'arrêta de nouveau, essayant une fois de plus de retenir ses larmes. Après un moment qui sembla durer une éternité, elle reprit où elle s'était arrêtée :
- Aldward a obligé les Ombres Ardentes à le servir pour démasquer les traîtres, sous peine d'être exécutés ! Ce qui a amené ce massacre... Rien que ce jour là, près d'une centaine de personnes furent exécutées. Et un seul espion a été découvert... Il y eut beaucoup d'autres exécutions de ce genre pendant plusieurs années. Pourtant, très peu de traîtres furent démasqués...
» Plus tard, quand le fils d'Aldward remporta la guerre. Le nouveau Roi décida de nous donner la charge d'exécuter les plus grands criminels. Afin d'être sûr que les juges ne commettent pas d'erreur. Si c'est le cas, il suffit de relancer l'enquête, jusqu'à ce que l'on trouve le bon coupable...
- Lorsque je suis entré dans ton esprit, le souvenir où tu étais seule avec un homme, c'était une exécution ?
Cyliana acquiesça sinistre. Le décor changea une fois de plus et apparut la prison ou elle avait commis sa première exécution.
- Alors comme ça tu l'as vu...
Enguerrand regardait la jeune Cyliana entrée dans la cellule, très pâle, son visage ne reflétant aucun sentiment...
- Pas exactement. Je n'ai vu que le début. Quand je me suis aperçu à quel point se souvenir te torturait je me suis dépêché d'intervenir...
- C'était la première fois que je devais tuer un homme... Je venais d'avoir quatorze ans. Il a fallu que ma première victime soit innocente. Si seulement il avait pu être coupable !
Cyliana en larmes regarda la scène qui se déroulait juste à ses côtés. Enguerrand s'approcha d'elle et la prit dans ses bras, l'empêchant de regarder ce qui se passait. Mais il ne pouvait pas l'empêcher d'y penser...
- Lorsque je suis sortie, je suis tombée nez à nez avec sa femme... Je n'oublierai jamais son regard lorsqu'elle a appris que son mari avait bel et bien été assassiné...
Cette fois-ci, Cyliana mit beaucoup plus de temps à regagner son calme. Enguerrand la tenait dans ses bras tendrement. Quand elle fut calmée, la scène autour d'eux se figea et le silence revint.
Aussitôt, elle s'écarta de lui et essuya ses larmes.
- Tu ne m'en veux pas pour tout ce que j'ai fait ? demanda-t-elle craintive.
Enguerrand la regarda étonné. Il réalisa alors que depuis le début, elle avait en réalité peur de sa réaction.
- Et pour quelles raisons t'en voudrai-je ? Tu es nullement responsable de tout cela, et je le sais.
Cyliana resta sans voix pendant un moment. N'osant croire ce qu'elle venait d'entendre.
- Si seulement tout le monde pouvait penser comme toi... Nous sommes haïs depuis notre création car nous représentons tout ce que notre peuple essaie d'oublier. Maintenant que nous exécutons les nôtres, on nous déteste plus encore. Personne n'ose nous approcher et nous défier. À cause de nos pouvoirs d'une part, mais aussi parce que Oldward nous protège...
- Il n'est pas si mauvais qu'on le dit alors ce Roi. Son idée de vérifier si les coupables sont les bons, part d'une bonne intention.




