Dans la salle d'armes accolée aux murs exposés de la citée, le forgeron qui venait d'être recruté à la hâte comme la majeure partie de la population masculine adulte, récupéra la cotte de maille qu'un vieil homme à moitié aveugle lui tendait d'un air las. Il l'examina avec circonspection. De toute sa vie, il n'avait vu pareil travail bâclé. Bien qu'étant forgeron, il connaissait parfaitement la technique de confection des cottes de mailles, et celle-ci était loin d'avoir été élaboré comme il se devait. De nombreux maillons s'étaient depuis longtemps échappés du manteau de fer, créant de nombreux trous dans ce qui était sensé lui porter protection. Sans parler de la rouille qui la rongeait depuis des années et qui avait dû passablement en amenuiser sa solidité.
N'y prêtant plus attention, il l'enfila non sans difficulté au vu de son étroitesse. Il prit par la suite un casque en métal recouvert de cuir relativement en bon état et sorti non sans récupérer la hache de bonne facture qu'il avait amené avec lui, la seule chose en laquelle il avait une totale confiance.
Équipé pour le combat, il s'engagea avec tous les autres appelés présents dans les étroits escaliers menant au sommet des remparts. La nervosité qui l'habitait depuis son recrutement redoubla d'intensité en découvrant à une cinquantaine de toises*, face aux remparts, l'armée Keltane.
Tandis que la peur s'emparait de chaque défenseur devant la puissance redoutable qu'affichait l'adversaire, les Keltans, eux, patientaient, attendant l'heure de l'assaut qui ne tarderait plus. Un détail intrigua le forgeron autant qu'il le pétrifia. Nombres de soldats Keltans possédaient le tabard rouge avec en son centre le blason à tête de loup. Ces soldats, réputés redoutables et sans pitiés étaient les troupes d'élites de l'armée Keltane. Lorsqu'ils se trouvaient impliqués dans un combat, il ne restait que peu d'espoir au camp adverse... Et de toute vraisemblance, Oldward désirait véritablement s'emparer de la Citée...
Les défenseurs n'avaient déjà que peu d'espoir de survie, mais la présence de cette troupe d'élite réduisit leur courage à néant. Le forgeron regarda autour de lui perplexe. Seuls six soldats étaient parmi eux, et deux avaient déjà dépassés la cinquantaine, voir même la soixantaine pour le plus âgé. Le reste était en grande parti des villageois apeurés qui n'avaient jamais tenu une arme de toute leur vie...
Perdu dans ses pensées, il n'aperçut que tardivement le cavalier Keltan qui approchait à pas lent des remparts, un fanion blanc dans la main droite posé négligemment contre sa poitrine, l'air serein. Il s'arrêta à une dizaine de toises des remparts et scruta les défenseurs d'un air supérieur.
- Je désire m'adresser séant à l'Intendant de cette Cité !
Un brouhaha gêné s'éleva au sein de la garnison qui ne savait que faire, la rumeur de la fuite de l'Intendant ayant largement circulé depuis sa disparition.
Apparut alors dans son armure impressionnante malgré la rouille qui la rongeait, avec ses armoiries peintes et ses épaulettes en forme d'ailes, le Connétable qui s'avança jusqu'aux créneaux et contempla l'émissaire avec un désintérêt criant.
- Je suis Ermyr, Connétable d' Aljuora/Aluhora ! Que nous vaut... l'honneur de votre visite ? Je m'apprêtais à prendre mon repas voyez-vous...
L'ironie dont il fit preuve parvint à faire rire quelques défenseurs et à détendre très légèrement l'atmosphère. Le forgeron doutait cependant que cela ne dure longtemps.
- Mon vénérable Commandant en Chef, dans sa grande sagesse et son inépuisable bonté souhaite vous délivrer un message, récita d'une voix sobre l'Émissaire, son regard acéré ne trahissant aucune colère, ou peut-être seulement une pointe d'agacement.
- Soit, soit, faîtes-donc l'ami.
- Il souhaite vous voir abandonner les armes et que vous nous rendiez sans tarder.
Le sourire amusé quitta le visage du Connétable, la colère fusa de son regard et une grimace peu avenante apparue.
- Et qu'adviendra-t-il de nous ?
- Vous aurez droit à une mort rapide et indolore, assura l'Émissaire avec calme et sincérité, résistez, et nous vous écraserons sans pitiés avec la promesse d'une mort longue et cruelle.
Le silence s'abattit sur les remparts, chaque défenseur attendait désespéré de savoir quelle serait la réponse de leur chef. Le forgeron ne savait plus quoi penser. Avaient-ils réellement une chance de vaincre ? Il en doutait. Et à y réfléchir, ne valait-il pas mieux se rendre et mourir vite et sans souffrance ?
- Je me vois dans le regret de devoir rejeter votre offre...
L'Émissaire haussa les épaules.
- Tel est votre choix, aussi stupide soit-il. Dans ce cas, qu'advienne ce qu'il doit.
Le Keltan fit demi-tour pour retourner chez les siens et jeta d'un geste négligeant son drapeau au sol. Détail qui n'échappa pas au Connétable. Il s'empara d'un arc et d'une flèche qu'il encocha rapidement par des gestes experts.
- Eh, toi ! Dis-moi si mourir est si paisible que ça !
Tandis que l'Émissaire se retournait sur sa monture incrédule, la flèche que venait de relâcher le Connétable se planta dans sa poitrine avec force et le désarçonna. Apeuré, sa monture galopa se mettre à l'abri. Un grondement de colère et de mécontentement émana des troupes Keltanes, menaçant, dangereux.
- Ce n'était peut-être pas la peine de les énerver en plus d'avoir refusé leur offre ! s'écria un homme apeuré tandis que les capitaines de section ordonnaient aux Keltans de se mettre en formation d'assaut.
- J'espérais que la colère ne les amènent à courir sur le rempart sans prendre la peine de lancer une salve de flèche d'abord, grinça le connétable agacé, il faut croire que ça n'a pas marché. Ces chiens sont très bien entraînés...
Comme si cela ne suffisait pas à l'exaspérer plus, l'Émissaire ne tarda pas à se relever, sonné mais indemne, retirant avec difficulté la flèche qui s'était fichée dans son plastron caché sous ses vêtements ample. Il la rejeta d'un geste rageur et se précipita vers les lignes Keltane se mettre hors de porté d'arc. Des cris joyeux acclamèrent le retour du héro devant le formidable pied-de-nez qu'il venait de faire à l'adversaire.
Les archers Keltans s'alignèrent sans plus tarder et s'avancèrent à distance de tir des remparts, hors d'atteinte néanmoins des défenseurs qui ne possédaient pas d'arcs aussi performants.
- Que tout le monde se mette à l'abri derrière les merlons ! hurla le Connétable devant la menace tout en se mettant lui-même en sécurité.
Les premières flèches ne tardèrent pas à frapper de plein fouet le sommet des remparts et à faire leurs premières victimes malgré les précautions prises.
Le forgeron, bien à l'abri derrière son merlon s'agrippait de toutes ses forces au manche de sa hache, pétrifié devant l'imminence de l'assaut. Jamais la peur ne l'avait autant paralysé qu'à se moment précis. Il entendit faiblement les cris du Connétable ordonnant aux archers de tirer à leur tour, les Keltans lançant l'assaut sur les remparts. Et lui restait là, caché derrière cette ultime protection qui ne lui servirait plus d'ici peu. Plusieurs de ses camarades tombèrent au sol, une flèche en plein c½ur pour l'un, dans l'½il pour l'autre. Le bruit d'une échelle heurtant le créneau à côté de lui l'effraya. L'ordre de faire face à l'ennemi retenti...
Le c½ur battant la chamade, le forgeron tremblait. Il ne pouvait pas... Il ne pouvait pas ne rien faire, ne rien tenter pour protéger les siens. Un cri de rage terrifiant franchit ses lèvres. Le désespoir pour courage, il se releva d'un bond et se tourna face à l'échelle ou un Keltan s'était immobilisé, abasourdi par cette apparition aussi brutale que soudaine. D'un geste ample des bras, le forgeron projeta sa hache sur le cou de son adversaire. La lame dont il avait tans prit soin, au fil bien aiguisé, pénétra les chairs du Keltan avec une facilité qui le déconcerta. Une fois la tête séparée du corps sous la force de l'attaque, il marqua une pause, réalisant ce qu'il venait de faire.
Sans avoir le temps de savourer sa victoire, un deuxième Keltan se présenta. Sans hésiter, il réitéra le même geste, avec moins de succès cette fois-ci. Le soldat anticipant son geste, parvint à se dévier un peu, mais pas assez pour empêcher la hache de lui fracasser le crâne. Sous le choc, la lame resta coincée dans le crâne de sa nouvelle victime qui chuta, manquant de faire lâcher prise sur son arme au forgeron.
La retenant de justesse, il recula avec précipitation et évita la lame d'un Keltan qui venait de prendre pied sur le rempart un peu plus loin. Un frisson lui parcourut l'échine lorsqu'il sentit la lame l'effleurer. Il se souvenait avoir entendu que les armes des Elfes Noirs étaient empoisonnées. Il recula légère pour ne pas se faire prendre en tenaille par d'autres Keltans et fit face à son nouvel adversaire. Le regard froid et meurtrier du combattant ne le rassura pas. Dans un geste rapide et précis, celui-ci s'élança sur lui, l'épée prête à frapper. Paniqué, le forgeron se décala avec désespoir et évita de justesse la lame mortelle qui lui était destiné. Comme s'il avait fait ça toute sa vie, il contrattaqua, projetant sa hache dans le dos du Keltan qui venait de le dépasser dans son élan. L'Elfe Noir chuta des remparts dans un cri et disparut des yeux du forgeron heureux d'être toujours en vie.
Mais déjà, deux autres Keltans lui tombèrent dessus. Enragé, il les affronta, bien décidé d'en terrasser le plus possible. Au même moment, il aperçu le Connétable au prise avec plusieurs soldats. Il se débarrassa de ses adversaires et se précipita à son secours.
Il arriva trop tard. Victime de plusieurs attaques simultanée, le Connétable ne put toutes les parer et s'affala à terre. Les Keltans libérés d'un adversaire se retournèrent contre lui. Prit de vitesse, il tenta de contrer leur attaque, mais une épée lui trancha la main tenant sa hache qui rebondit sur le sol avant de chuter des remparts. Il n'eut pas temps de ressentir la douleur qu'un autre l'achevait dans un rire.
Un frisson le parcourut et il s'effondra sur le sol sans un cri.
Il rendit son dernier soupir, là, au milieu de nombreux cadavres, les larmes aux yeux en ayant une toute dernière pensée pour sa femme et ses fils...
* *
Le cri de guerre Keltan avait empli l'atmosphère depuis peu avec une ferveur terrifiante. Lorsqu'ils l'avaient entendu, Siegfried et Enguerrand surent comme le reste de la ville que l'assaut venait d'être lancé contre les remparts.
Agglutinés contre la fenêtre, tentant d'apercevoir ce qu'il se passait malgré le faible angle de vue, ils espéraient avec force que les défenses tiennent bon. Siegfried, et même Enguerrand, espéraient qu'ils remporteraient les combats. Ils pouvaient voir que les défenseurs tenaient bon face à un ennemi enragé, surentrainé et dix fois plus nombreux qu'eux.
Tandis que le combat semblait incertain bien qu'une grande partie des défenseurs aient été décimés, les Keltans décidèrent, sans aucune raison apparente, de se replier et quitter les remparts, laissant derrière eux des défenseurs incrédules qui ne croyaient pas en leur chance.
Siegfried et Enguerrand qui pouvaient voir les remparts se vider de l'assaillant bondirent de joie et crièrent leur soulagement. Ils n'étaient pas les seuls. Dans toute la Cité des cris de bonheur et de victoire se firent entendre.
Siegfried se précipita vers la porte, bien décidé à retrouver ses parents pour fêter ça dignement lorsque, sans prévenir, une effroyable explosion retentit. Bien que la maison fût à une distance raisonnable des murs d'enceinte, sous la violence, toutes les fenêtres explosèrent et les deux jeunes enfants furent projetés au sol. La terre trembla encore de nombreuses fois, beaucoup moins puissamment tandis que semblait tomber un peu partout autour de la maison des choses extrêmement lourde qui brisaient tout dans leur chute. Hébétés, ils se relevèrent et se précipitèrent dehors pour voir ce qui avait bien put advenir. Ce qu'ils découvrirent les effraya. Un imposant nuage de fumée noirâtre s'élevait avec lenteur au dessus de ce qui avait été encore quelques secondes plus tôt, les puissants remparts de la Citée. Siegfried regardait effrayé les défenses qui étaient tombés sur près de cinquante toises, ne laissant qu'un amas de blocs de pierres informes.
Des cris de victoire mêlés aux clameurs lancées par les Keltans ne tardèrent pas à se faire entendre tandis qu'ils apparaissaient sur les décombres et envahissaient les rues abandonnées de la Citée, prêt à massacrer quiconque se trouverait sur leur chemin...
Les rares défenseurs encore en vie et conscient après l'effondrement des remparts tentèrent de prendre la fuite. Ce fut sans compter sur les archers Keltans qui s'alignèrent dans leur dos et décochèrent leurs flèches, les tuant tous sans aucune pitié.
Siegfried, terrorisé, ne pouvait détourner son regard de ce massacre qui se passait loin devant lui. Plusieurs flèches qui manquèrent leurs cibles passèrent près de lui sans qu'il ne réagisse. Son frère en larmes, caché derrière le montant de la porte lui hurlait de rentrer en vain. Puis, comme une lueur d'espoir, son père déboucha d'une rue opposée au pas de course et lança un sort qui propulsa plusieurs blocs de pierre disséminés alentour sur les Keltans qui furent happés par dizaines. Sans s'arrêter de courir, il s'approcha de son fils toujours pétrifié au milieu de la rue.
Meleriand l'attrapa d'un bras et le raccompagna à l'intérieur sans ménagement. Il découvrit Enguerrand, plaqué contre le mur, hurlant d'angoisse à l'idée que sa vision ne se reproduise à nouveau...
- Où est maman ? parvint à articuler Siegfried qui la cherchait désespérément du regard.
Cette question parvint à faire taire Enguerrand qui la chercha lui aussi des yeux. Mais en voyant leur père se détourner d'eux sans un mot la mine sinistre, il perdit définitivement espoir.
Le bruit insupportable des différentes pièces d'armures et d'armes s'entrechoquant assura à Meleriand que les Keltans approchaient de nouveau. Il pesta contre sa bêtise qui l'avait fait utiliser la magie quelques secondes plus tôt. Il était sûr d'avoir scellé son destin et celui de sa famille. Les Keltans allaient maintenant concentrer tous leurs efforts sur ce lieu à sa recherche... Autour d'eux, ils pouvaient entendre les cris de désespoir des villageois pour la plupart sans défense qui suppliaient qu'on veuille bien les épargner. Mais l'envahisseur était sans pitié et les exécutèrent tous sans le moindre remord...
Meleriand tira Siegfried à l'abri derrière le mur tandis que les Keltans défonçaient la porte de la maison du forgeron et entraient. Le jeune garçon qui s'était relevé pour regarder à travers ce qu'il restait de la fenêtre sentit tous ces muscles se crisper devant la peur. Des cris de douleurs parvinrent de la maison avant que plusieurs Keltans ne ressortent, l'un blessé, poursuivi par Iriana, une Morgenstern** rouge de sang à la main. Siegfried se redressa plein d'espoir devant ce retournement de situation inespéré. Mais ce fut de courte durée. Un Keltan s'approcha et la désarma d'un coup d'épée avec une facilité déconcertante. Désarmé et sans défense, elle ne put rien faire avant que la lame ne s'enfonce dans sa poitrine. Enragés d'avoir perdu des hommes à cause d'une simple femme, ils s'en prirent rageusement à ses enfants, les amenant face au cadavre de leur mère pour les y égorger devant tandis qu'ils criaient d'horreur.
* : 1 Toise de Paris : 1.949 mètre.
** : Masse d'arme dont le manche en bois renforcé (ou quelquefois en fer) est relié par une chaine à une boule métallique ornée de nombreux piques. Également appelée Étoile du matin.
