Alors qu'ils arrivaient à la lisière de la forêt. La tranquillité avec laquelle il avait accueillit la Keltane s'effaça soudain. Il fut aussitôt assailli par un doute. Ce doute, engendra en lui de nombreuses questions qui commencèrent lentement à le harceler. La plus impérieuse de toutes étant : Que pouvait bien faire une Keltane, seule, en plein territoire ennemi ? Elle ne pouvait pas s'être perdue, elle était trop éloignée des frontières temporaires.
Déjà, Kriar s'était positionné en retrait pour la surveiller. Car lui aussi commençait à trouver cela inquiétant.
La Keltane, quand à elle, restait silencieuse. Elle n'osait plus faire un geste. Elle avait senti le comportement et les sentiments de l'homme changer, mais elle ne pouvait rien y faire. En tout cas, pas pour le moment...
N'en pouvant plus d'avoir la Keltane dans son dos. De sentir ses mains autour de sa taille, sans savoir ce dont elle était capable. Il mit pied à terre. Histoire de marcher un peu pour se calmer.
Bien qu'il ne haïsse plus les Keltans avec autant d'ardeur qu'auparavant. Il ne pouvait s'empêcher de se méfier d'elle. Car une question le taraudait. Lorsqu'il avait pris sa main, il avait perçu en elle de la magie. Et bien qu'ayant pensé au départ qu'il ne s'agissait pas d'une magie offensive, – n'ayant rien fait contre ses ravisseurs –, il ne pouvait s'empêcher désormais de penser le contraire. La sensation qu'il avait ressentie était bien trop forte pour de simples pouvoirs défensifs. Il s'agissait de pouvoirs beaucoup plus puissants et dangereux...
Mais alors, pourquoi n'avait-elle rien fait ? Elle ne pouvait pas se douter qu'il viendrait à son secours. Lui-même n'en avait pas été sûr jusqu'au moment d'agir. Il décida alors de la questionner.
Il s'arrêta et lui fit face. Elle le regarda silencieuse. Il s'aperçut qu'elle était aussi nerveuse que lui, voire plus. Mais il remarqua également, qu'elle était prête à affronter le danger s'il approchait.
- Kriar, je veux que tu surveilles ses pensées pour savoir si elle me dit la vérité. Et soit discret !
- Je suis toujours discret, s'exclama Kriar contrarié, pour qui me prends-tu ? Pour toi ?
Il ne fit pas attention à la remarque. Il fixa son regard dans les yeux verts de la Keltane. Il commença à la questionner, forçant sa voix à être aussi amicale et avenante que possible.
- Puis-je savoir ce que vous faîtes ici ? Comme nous sommes trop loin des frontières pour que vous vous soyez perdue, il doit forcément s'agir d'autre chose !
Sa voix avait été sèche, autoritaire et brutale. Exactement le contraire de ce qu'il voulait faire. C'était venu tout seul, sans qu'il le veuille. Il avait déjà fini de parler avant qu'il ne s'en aperçoive. Troublé, il voulut s'en excuser. Mais il n'en eut pas le courage. Il vit cependant que la Keltane ne semblait pas choquée par cette attitude. Elle semblait plutôt hésitante, comme si elle mesurait le pour et le contre de ce qu'elle pouvait dire.
- Je peux seulement vous révéler que votre Sorcier Royal m'a demandé de le rejoindre, et cela le plus rapidement possible.
Autant sa voix à lui avait été autoritaire et brutale, autant la voix de la Keltane était calme et douce.
- Elle te dit la vérité à propos de Hyamon. C'est bien lui qui lui a demandé de venir. J'ai même l'impression que c'est extrêmement important.
Il en fut surpris. Pourquoi Hyamon avait-il fait convoquer une Keltane ? Certainement pas pour de nouveau pourparlers...
- Pourquoi êtes-vous venue seule et sans escorte ?
Là encore, la Keltane hésita avant de répondre. Lorsqu'elle parla, sa voix était devenue plus faible, comme si elle était plongée dans ses souvenirs.
- Il ne voulait pas que l'on apprenne ma venue. Ce devait être secret, mais nous sommes tombées dans un piège et...
Il sursauta. Ainsi, elle n'était pas venue seule.
- Deux personnes l'accompagnaient, expliqua Kriar, elles sont mortes. Elle ne cesse de se demander pourquoi ils les ont tuées alors qu'ils l'ont gardé en vie.
- Vous n'étiez pas seule ?
La Keltane blêmit, elle venait de trop en dire. Elle s'était laissée emporter par les souvenirs. Elle réalisa qu'elle ne pouvait plus reculer maintenant.
- J'étais avec deux de mes... S½urs. Nous marchions en direction de Sautour. Nous évitions les routes, afin de ne pas nous faire repérer. Nous traversions une forêt, lorsque deux hommes sont sortis d'un abri sur notre gauche. Avant que nous n'ayons pu réagir, deux flèches sont parties du côté opposé et ont tué celles qui m'accompagnaient...
» Puis quelqu'un est arrivé derrière moi et m'a assommé... Je ne comprends pas ce qui a bien pu se passer. Normalement, ils n'auraient pas dû réussir à nous surprendre de cette façon. C'est insensé...
Il comprit que la Keltane ne s'adressait plus à lui, mais qu'elle ressassait ses souvenirs.
- D'après ce que je comprends, ils lui ont fait boire quelque chose. Elle ne sait pas ce que c'est. Mais depuis, elle ne peut plus utiliser ses pouvoirs, ce qui explique qu'elle n'ait rien pu faire pour se défendre.
- Que veut-elle dire par « ils n'auraient pas dû réussir à nous surprendre » ?
- Tout ce que je peux te dire, c'est qu'elles ont entraîné leurs esprits à percevoir les êtres qui les entourent et à les reconnaître. Même là, privée de son pouvoir, elle arrive à ressentir notre présence. Ce qu'elle ne comprend pas, c'est qu'elle n'ait pas ressenti la leur. Sauf quand tu les as tué. Ils sont brusquement réapparus, pour disparaître définitivement...
Il ne comprenait pas non plus. D'ailleurs, la réaction de la foule non plus il ne la comprenait pas. Il est vrai que les Keltans étaient haïs. Mais toute cette haine, toute cette rage... Il y en avait trop pour que cela soit naturel. Même lui n'aurait jamais cautionné de tels actes.
- Que vous arrive t'il ?
Il sortit brusquement de ses pensées.
- Je pensais seulement à cette journée, il est vrai qu'elle n'est pas banale...
La Keltane ne répondit pas, elle continuait de l'observer.
- Es-tu absolument sûr qu'elle nous a dit la vérité ?
- Je ne peux pas te l'assurer, mais je suis presque sûr qu'elle était sincère. Et je ne pense pas qu'elle puisse masquer ses véritables pensées.
- Bien, alors arrête de lire son esprit. Mais continue tout de même de la surveiller, on n'est jamais trop prudent...
Kriar cessa alors d'espionner la Keltane, mais il resta tout de même en retrait afin de la surveiller discrètement.
Puis son maître reprit les rênes et recommença à marcher. Il était partagé entre plusieurs sentiments. Il ne cessait de repenser à la sensation impérieuse qui l'avait poussé à lui venir en aide, mais aussi à ses propres sentiments qui le mettaient en garde contre elle. Il continuait de sentir son regard sur sa nuque et cela le dérangeait. Il se doutait qu'elle devait elle aussi se poser des questions à son sujet. Il hésita quelques instant à la laisser dans le doute, puis il s'arrêta de nouveau et se tourna une nouvelle fois vers elle.
- Vous savez, si je vous ai posé toutes ces questions, c'était pour savoir ce que vous faisiez ici et rien d'autre...
Il s'aperçut soudain qu'il ne savait pas quoi dire. Il était vraiment mal à l'aise à ses côtés. Chaque fois qu'il croisait son regard. Il ne pouvait s'empêcher de repenser aux massacres commis par les Keltans. Mais il revoyait également les regards des malheureux qu'il avait lui-même tués. Il baissa vivement les yeux. Son c½ur s'était accéléré face aux visions qui l'accablaient de nouveau. Il se souvenait d'une jeune Keltane appelant ses parents à l'aide pendant qu'il la transperçait de coups d'épée... Il ferma les yeux pour se forcer au calme.
La Keltane essayait de sonder le visage de l'homme. Elle ressentait soudain en lui une grande tristesse ainsi qu'une grande culpabilité. Lorsqu'il rouvrit les yeux, elle s'aperçut qu'il semblait gêné. Comme s'il désirait lui avouer quelque chose mais qu'il n'y parvenait pas. Ou plutôt qu'il ne le voulait pas... Elle commençait à se douter de ce dont il s'agissait.
Il remarqua qu'elle continuait imperturbablement de le regarder, comme si elle essayait de comprendre. Il se décida alors à tout lui dire. De ce fait, il n'y aurait aucun malentendu entre eux. Pour se donner du courage, il prit une grande inspiration avant de se lancer :
- Lorsque je n'étais encore qu'un enfant, mon village a été attaqué... Tout le monde est mort... Ma mère, mon père et mon frère. Depuis ce jour, je n'ai cessé d'haïr les Keltans.
» Pour pouvoir me venger, je me suis engagé dans la Légion dès que j'ai eu seize ans, juste après avoir terminé ma formation de Sorcier. Je voulais à tout prix venger mes parents... J'ai alors tué de nombreux soldats Keltans, et j'y prenais du plaisir...
» Cependant, un jour, j'ai moi aussi commis un massacre dans un village. Les vôtres ne s'y étaient installés que depuis peu de temps... Ce n'est qu'à ce moment là que j'ai réalisé que ce n'était pas les Keltans qui étaient mauvais, mais la guerre en elle-même. C'est pour ça que je suis si mal à l'aise. C'est la principale raison pour laquelle j'ai réagi si tard. C'est aussi pour cette raison, je dois l'avouer, que je me méfie tellement de vous...
