- C'est-à-dire ? questionna-t-elle à peine soulagée.
- Pas plus de trois bouteilles avalées cul-sec à la suite, je présume ?
Apaisée, Cyliana goûta à la boisson avec curiosité. Après la première gorgée, elle reposa son verre et attendit un peu. Une chaleur étrange et pas désagréable lui parcourut la gorge jusqu'à l'estomac. Elle décida qu'elle était loin de détester et qu'elle appréciait ce petit goût sucré qu'il restait dans la bouche, si bien qu'elle termina son verre.
Enguerrand resservit Cyliana. Puis, constatant qu'elle venait à nouveau de porter une main sur sa poitrine, il comprit que la douleur qu'elle ressentait était toujours belle et bien présente. Sans un mot, il alla chercher de l'eau qu'il mit une fois de plus à chauffer. Quand elle fut bien chaude, il la versa dans une tasse et fit infuser quelques plantes médicinales qu'il était allé chercher dans une boite précieusement gardée dans l'armoire de sa chambre. Ces plantes apaiseraient – du moins l'espérait-il – les douleurs de la Keltane.
Après l'avoir bien laissé infuser, il versa la tisane dans une tasse et ajouta une cuillerée de miel.
Cyliana avait observé silencieuse la manipulation. Quand il lui tendit la tasse, elle la prit, curieuse et étonnée qu'il ne s'en soit pas préparé une.
- C'est pour calmer tes douleurs. Si cela fait effet, je t'en referai une autre demain matin.
Elle souffla sur la tisane, pensive. Elle ne connaissait pas les plantes qu'il avait fait infuser. L'espace d'un instant, l'idée qu'il lui ait préparé une tisane empoisonnée lui traversa l'esprit. Cependant, ne ressentant rien de suspect chez lui, elle prit son courage à deux mains et but sa décoction. Enguerrand était assis en face d'elle et l'observait. Elle apprécia le goût sucré du miel qui dissimulait l'amertume de la plante. Ses dernières craintes disparurent lorsqu'elle sentit la douleur dans sa poitrine s'apaiser peu à peu, au fur et à mesure qu'elle buvait. Soulagée d'un poids, elle remercia chaleureusement Enguerrand pour sa tisane.
- Tu as souvent cette douleur dans la poitrine ?
Devant son air hésitant, il pensa qu'elle ne répondrait jamais.
- Depuis quelques temps, de plus en plus. Ça a commencé depuis que j'ai reçu ma... nouvelle fonction...
Il était évident qu'elle cherchait à tout prix à lui cacher certaines informations. Néanmoins, même s'il brûlait de savoir de quoi il s'agissait, il ne la questionna pas. Il l'avait déjà assez fait. Et puis, comme le disait son père adoptif. Chacun possède ses petits secrets, lui le premier.
Toutefois, une question ne cessait de le tarauder. Il attendit qu'elle ait finit de boire sa tisane pour la lui poser.
- Je sais que cela ne me regarde pas, mais pourquoi dois-tu voir Hyamon ? Pour qu'il vous fasse venir si rapidement et que vous preniez le risque de traverser notre territoire sans escorte, il doit s'agir de quelque chose d'extrêmement important. Sinon, il n'aurait pas agi de la sorte.
Cyliana avait d'abord sursauté en l'entendant appeler si familièrement le Sorcier Royal. Elle comprit que son hôte devait assez bien le connaître. C'était peut-être lui qui avait enseigné la magie au jeune chevalier ? À cette idée, elle frémit, il ne valait mieux pas dans ce cas être son ennemi ! Et bien qu'elle souhaita lui révéler la raison de sa venue – afin qu'il ait confiance en elle, elle s'en empêcha.
Enguerrand remarqua le changement qui s'opéra chez la jeune femme. Elle redevint brusquement sérieuse et adopta l'attitude guindée des hauts personnages. Elle avait revêtue la même attitude lorsqu'il l'avait vu arriver au sein du village, – digne et fière. Et bien que l'idée lui ait déjà traversé l'esprit, il en fut maintenant certain. Ce n'était pas n'importe qui...
- Je suis désolée, mais je ne peux en aucun cas révéler les raisons de ma venue à qui que ce soit, même à toi qui semble connaître Hyamon personnellement. Du moins... pas tout de suite.
- Peux-tu au moins me dire qui tu es ?
Cyliana fixa ses yeux dans les siens. Pendant une fraction de seconde, il crut discerner de la peur dans son regard. Mais elle retrouva un visage impassible si rapidement qu'il douta avoir réellement vu cette lueur de panique.
- Je ne le souhaite pas. Du moins... pas ce soir. Peut-être demain, quand je vous quitterai, je te le révèlerai...
Il était évident qu'elle redoutait de lui dire qui elle était. Parce qu'elle avait peur, mais de quoi ? De sa réaction ? Vu la façon dont il supportait les Keltans en général, il pouvait comprendre sa réaction.
- Il se trouve que je vais t'accompagner jusqu'à Sautour. J'ai moi-même quelques affaires à y régler. Et puis, vu ce qui t'est arrivé aujourd'hui, je préfère t'accompagner pour être sûr que tu arrives là-bas saine et sauve.
Elle n'en crut pas ses oreilles. Elle s'était attendue depuis le début à cette proposition, mais le fait qu'il ait précisé qu'il voulait qu'elle arrive saine et sauve l'avait pris de court. Était-ce seulement un moyen pour mieux justifier son voyage et pouvoir de ce fait la surveiller ? Il y avait certainement un peu de ça, mais elle avait pu ressentir que ces propos avaient été sincères...
Elle fut enchantée de cette proposition. Elle ne voulait pas voyager seule et risquer de tomber dans un nouveau piège. Elle se sentait en sécurité à ses côtés. Même s'il s'avérait qu'il se méfiait d'elle, elle approuvait l'idée de ne pas se séparer si tôt de lui.
- J'en serais ravie ! Pourrait-on partir demain ? Il faut que je sois le plus vite possible à Sautour.
Quant elle termina de parler, elle se rendit compte qu'elle avait peut-être eu un peu trop d'entrain dans la voix. Cela ne sembla pas lui déplaire.
- Tout à fait. Il faudra juste que je règle une ou deux affaires avant, puis nous partirons en début d'après-midi je pense.
Bien qu'il désirait toujours autant connaître les raisons qui poussaient Hyamon à vouloir la rencontrer – s'il désirait réellement la rencontrer – il ne chercha plus à le savoir. Il suffirait de le lui demander en personne.
Nostalgique, il repensa au vieux Sorcier. Cela faisait longtemps qu'il ne l'avait pas vu. C'était lui qui l'avait recueilli après l'attaque de son village et la mort de ses parents. Hyamon avait été surpris de le trouver en vie, surtout après le puissant sortilège qui avait été lancé sur lui et sa famille. Il était à ce jour, l'unique survivant d'un carnage Keltan en presque vingt ans.
Hyamon était devenu à ses yeux un véritable père au fil des ans. Il lui avait même enseigné tout ce qu'il savait, ou presque. Le vieil homme avait toujours assuré qu'il allait devenir un grand Sorcier à son tour. Grâce à ses parents, il maîtrisait deux magies : La magie Humaine et aussi Elfique. C'était un fait extrêmement rare. D'ordinaire, un enfant né de Sorciers Humain et Elfique ne gardait la magie que de l'une des deux Races. Enguerrand était donc devenu l'apprenti de Hyamon et s'était révélé être un élève très doué, bien que trop pressé.
Enguerrand fut tiré de sa rêverie par Cyliana qui le secouait doucement.
- Tu vas bien ? demanda-t-elle perplexe. Cela fait plusieurs fois que tu me sembles absent...
- Oui, je vais très bien. Je repensais seulement à mon enfance et à l'homme qui m'a élevé comme son propre fils.
Cyliana baissa les yeux. Elle semblait soudain plus triste que jamais, sa bonne humeur ayant totalement disparu. Enguerrand compris qu'il venait de toucher un point sensible.
- Moi, je n'ai pas perdu mes parents à cause de la guerre, mais c'est tout comme... Ils m'ont abandonné quand ils ont su que...
Elle ne termina pas sa phrase. Ses secrets refaisant brusquement surface. Enguerrand ne la força pas tandis que Kriar tentait de la réconforter en frottant son museau contre sa cuisse.
- Tu as le chic pour mettre l'ambiance toi...
- Je ne l'ai pas fait exprès, et puis je ne pouvais pas savoir.
Il remarqua alors qu'elle dodelinait de la tête. Il se douta qu'elle devait être épuisée, et les événements de l'après-midi n'avaient rien arrangé.
- Il est temps d'aller dormir si on veut être en forme pour demain. Suis-moi.
Il l'amena dans sa chambre et prépara son lit avant de le lui proposer.
Bien qu'elle tenta d'abord de refuser, il insista faisant fi de ses protestations, catégorique, si bien qu'elle finit par accepter.
Alors qu'elle s'allongeait, éreintée, il en profita pour soigner ses dernières contusions et elle s'assoupit comme une masse. Délicatement, il lui retira ses bottes, avant de la recouvrir d'une couverture et de la border avec soin.
Il la contempla un moment. Endormie, son visage était redevenu paisible.
S'arrachant à cette vision loin d'être désagréable, il récupéra deux autres couvertures dans son armoire et ressortit de la chambre à pas de loup.
Il déposa l'une de ses couvertures à même le sol et s'allongea dessus après s'être déchaussé et se recouvrit avec l'autre. Somnolent, il repensa à tout ce qui lui était arrivé depuis la mort de ses parents. À la haine qu'il avait ressentie pour les Keltans chaque fois qu'il les avait croisés. Pourtant, il ne pouvait s'empêcher d'apprécier cette jeune Keltane. Elle lui semblait amicale. Et sa compagnie était loin de lui déplaire. Au contraire ! Il espérait que son instinct ne lui faisait pas défaut, et qu'il avait raison de lui faire confiance.
Rasséréné, il s'endormit profondément, l'image souriante de sa jeune invitée gravée à son esprit...




