Cyliana reprit nerveusement la mèche entre ses doigts. Elle tremblait légèrement sous l'appréhension.
Puis, sachant que cela ne servait à rien de retarder ce moment, elle se résigna. Elle se détourna d'Enguerrand.
Une fois de plus, le décor changea autour d'eux et une puissante Forteresse apparut. Elle était entourée de hauts pics rocheux infranchissables. Seul un étroit passage permettait d'y accéder. Bien que beaucoup plus petite que Sautour, la Forteresse était tout aussi terrifiante avec ses nombreuses défenses.
Enguerrand se retrouva au centre de la cour, face à un monument où étaient gravées de nombreuses inscriptions Elfiques au sommet duquel se trouvait la statue de Sohalia. Elle avait un bras tendu, l'épée à la main, regardant fixement vers l'entrée de la Forteresse.
Alors qu'il se retournait pour demander ce que signifiaient toutes ces inscriptions, son sang se glaça lorsqu'il aperçut Cyliana. Elle regardait fixement la statue ne faisant plus attention à ce qui l'entourait. Face à lui, il ne s'agissait plus de Cyliana, mais d'une redoutable guerrière. Elle avait maintenant la même armure que la statue, une épée courte pendait de chaque côté de sa taille. Le rouge de l'armure la rendait terrifiante. Une mise en garde à qui voudrait se frotter à elle...
Enguerrand pétrifié, réalisa que Cyliana était la chef des Ombres Ardentes. Logique vu la situation. Il s'était douté depuis le début de son rang élevé au sein de l'Ordre. Mais de là à le diriger... Il comprenait mieux à présent la réaction de Hyamon à propos de son âge.
Cyliana, s'apercevant qu'Enguerrand l'observait, lui fit un pâle sourire et écarta légèrement les bras pour se présenter.
- Voilà, c'est moi qui dirige cet ordre. dit-elle peu convaincue.
- Mais tu n'as que dix-neuf ans !
Elle le regarda soudain inquiète.
- Tu penses que je ne suis pas de taille à accomplir ma mission ?
En entendant l'angoisse qui la tenaillait, Enguerrand en eut le c½ur serré. Un peuple entier comptait sur elle. Elle avait leur destin entre les mains. Un seul faux-pas, et tout était fini. Il se demandait comment elle arrivait à supporter un tel fardeau. Lui en aurait été incapable.
- Je n'ai jamais pensé ça ! s'exclama-t-il. Je me demande seulement pourquoi. Tu m'as dit avoir reçu tes nouvelles fonctions avant de venir, c'est illogique. Pourquoi votre ancien chef t'a-t-il donné sa place ?
Cyliana martyrisa nerveusement sa mèche de cheveux. Elle trembla légèrement sous la panique. Des larmes coulèrent de nouveau le long de ses joues. Elle aurait tellement préféré qu'il ne pose pas cette question...
Elle se détourna et se dirigea vers les bâtiments de la Forteresse. Enguerrand, bien qu'étonné, ne dit rien et la suivit. Ils se dirigèrent vers un étrange bâtiment qui ressemblait vaguement de l'extérieur à un lieu de prière. Une fois à l'intérieur, il se retrouvèrent dans un large et long couloir bordé de statues. Enguerrand remarqua que ces statues étaient toutes des Radaskiels, et toutes étaient des femmes.
Sans s'arrêter, Cyliana lui expliqua de quoi il s'agissait.
- Ce sont toutes les Radaskiels élues avant moi. Elles sont toutes mortes à présent...
Enguerrand ne comprenait plus rien. C'étaient des Elfes Noirs. Comme les Elfes Sylvain, ils étaient immortels. Alors comment avaient-elles bien pu toutes mourir ?
Lorsqu'ils furent arrivés au bout du couloir, ils se retrouvèrent dans une immense salle éclairée par des centaines de cierges. Enguerrand ne prêta pas une seule seconde attention à ce qui l'entourait. Il regardait fixement le fond de la pièce où de nombreux Ombres Ardentes étaient réunis en cercle. Tous avaient la tête inclinée en signe d'hommage.
Alors qu'ils arrivaient à leur hauteur, Cyliana ne s'arrêta pas et avança droit sur eux et les traversa et se dirigea aussitôt vers le centre du cercle.
Enguerrand, après quelques hésitations, la suivit. Traversant lui aussi les nombreuses personnes qui étaient sur son chemin. Quand il arriva de l'autre côté, il remarqua deux magnifiques autels en pierre. Sur chacun d'eux, une personne était allongée. Entre les deux, se tenait une femme avec un plastron moins richement décoré que celui de Cyliana, mais tout aussi magnifique. Elle parlait dans une langue qu'Enguerrand ne reconnut pas. Pourtant, il fut persuadé qu'elle était très ancienne, car la puissance qui s'en dégageait le surprenait.
Alors que Cyliana venait de se positionner entre les deux autels, et qu'il allait lui demander ce qu'ils faisaient là. Il s'aperçut que l'une des deux personnes allongées n'était autre que Cyliana.
Elle avait les yeux fermés et ne portait qu'une simple robe noire. L'autre femme allongée, quand à elle, possédait la robe blanche qu'il connaissait à Cyliana. Il comprit alors qu'il s'agissait de l'ancienne Radaskiel.
Bien qu'étant une Elfe Noire comme tous les autres, la Radaskiel semblait vieille, voir usée. Elle avait les deux mains sur sa poitrine et semblait faire de terribles efforts pour rester concentrée. Soudain, alors que la jeune femme entre les autels lui prenait la main, elle hurla de douleur.
Quand la jeune femme prit également la main de Cyliana, son cri de douleur s'intensifia et elle ouvrit les yeux paniquée. Enguerrand ressentit alors la puissance qui émanait de la Radaskiel passer lentement vers Cyliana.
Enguerrand sursauta. Que ce soit la Cyliana à ses côtés ou celle du souvenir, les deux hurlèrent de douleur avec la même intensité...
Enguerrand se précipita pour rattraper sa compagne lorsqu'elle tomba, et la fit asseoir sur l'autel à côté de son double. Cyliana reprit rapidement son souffle et le regarda désolée.
Enguerrand la prit dans ses bras pour la réconforter. Elle se serra contre sa poitrine et sanglota doucement.
- Si je suis devenue Radaskiel, c'est parce que l'ancienne était trop faible... Vois-tu, les pouvoirs que l'on reçoit lorsque nous sommes désignées pour faire parti des Ombres Ardentes nous tuent petit à petit. (Elle s'arrêta, essayant de refouler ses sanglots.) Et cela, plus rapidement lorsque nous sommes Radaskiel...
Enguerrand en eut le souffle coupé. Il la regarda abasourdi.
La douleur, c'était donc ça... Cela expliquait pourquoi elle tenaillait Cyliana depuis le début. Pas étonnant que les feuilles de Lidhs n'aient agi que si peu de temps... Et Hyamon avait dit qu'elle allait mieux, « pour le moment ».
- Hyamon ne peut-il rien faire pour te soigner ?
Il avait bien essayé de cacher ses sentiments, mais sa voix avait tremblé sans qu'il puisse l'en empêcher.
- D'après lui, tu as une chance d'y arriver grâce au Pendentif. Cerollin avait une idée pour nous soigner, mais il n'en a pas eu le temps...
Enguerrand en fut aussitôt soulagé. Ainsi, il y avait de l'espoir. Il suffisait de trouver le Pendentif pour la soigner. Bien qu'une petite voix lui souffla que ce ne serait pas si facile, il préféra l'ignorer. Il regarda la scène qui continuait de se dérouler sous ces yeux, Cyliana était à genoux les larmes aux yeux à côté de l'autel où reposait le corps sans vie de l'ancienne Radaskiel. Une idée le tira alors brutalement de ses pensées.
- Lorsque tu utilises tes pouvoirs ça t'affaiblit c'est bien ça ?
- Oui... Si on veut, mais il n'y a pas que ça. Même sans les utiliser ils me tuent petit à petit...
- Mais pour recréer tous ces souvenirs, tu dois utiliser beaucoup d'énergie ! Alors pourquoi as-tu décidé de tout me révéler de cette façon ?
Cyliana touchée de le voir tant s'inquiéter pour elle sourit embarrassée.
- Ne t'inquiète pas. Grâce à Kriar, je n'en utilise qu'une infime partie. Je ne crains rien rassure toi.
Légèrement rassuré, il reporta son attention sur la Cyliana de la vision qui recevait solennellement l'armure et la robe des Radaskiels.
- Quand vous n'êtes pas Radaskiel, combien de temps en moyenne vivez-vous ?
Cyliana se releva et s'écarta de l'autel.
- Tout dépend de la puissance des pouvoirs que l'on reçoit. Une femme vit environ trois cents ans. Un homme par contre, peut facilement vivre près de mille cinq cents ans... (Cyliana se retourna et fit face Enguerrand.) Les femmes sont plus puissantes que les hommes, ce qui explique cet écart...
- Et une Radaskiel...
Cyliana sourit malgré elle. Amusée du détour qu'il avait pris pour en arriver là.
- Une Radaskiel, expliqua-t-elle, ne vit pas plus de cent ans... normalement. (Elle marqua un temps d'arrêt, comme si elle cherchait ses mots.) Hyamon m'a toutefois avertie que j'ai peu de chance de vivre plus de cinq ans...
Enguerrand la regarda de plus en plus perplexe.
- Pourquoi une telle différence ? Ça n'a aucun sens !
Quelques jours plus tôt, elle n'aurait jamais pensé que l'on puisse réellement se soucier d'elle. Cela la surprenait. Touchée, elle se rapprocha d'Enguerrand qui la prit dans ses bras. Elle se pelotonna contre lui avant de répondre.
- Si Elonya, notre ancienne Radaskiel a pu vivre jusqu'à soixante quinze ans, c'est seulement parce qu'elle n'a que rarement utilisé ses pouvoirs. Mais moi, contrairement à elle, je vais être obligée de les utiliser. Et cela de très nombreuses fois...
» De plus, comme tu as pu le voir, le rite de transfert des pouvoirs ne s'est pas correctement déroulé... Elonya ne l'a pas supporté. Elle est morte avant la fin. Hyamon m'a assuré qu'il pourra le terminer, mais cela a gravement raccourci mon espérance de vie...
Enguerrand la serra plus fort contre lui, pour la rassurer, et par la même occasion, se rassurer lui-même.
- Je ferai tout mon possible pour vous soigner. Toi, et tous ceux de ton Ordre. Je t'en fais la promesse ! Et puis, cinq ans, c'est largement suffisant.
Cyliana réussit à sourire malgré les sombres pensées qui la hantaient. Elle était bien, ainsi pelotonnée dans les bras d'Enguerrand. Dans les bras de son ami...
Elle réalisa inquiète, que quelques jours plus tôt, elle prenait le fait de mourir jeune comme une bénédiction. Maintenant, elle en était moins sûre. Elle commençait même à le redouter...
